Ce thème est éminemment philosophique.

La nourriture est indispensable à la vie et allie, aux sens propre et figuré, nature et culture. 

Selon les anthropologues, les premiers hommes vivaient de la cueillette, de la pêche et de la chasse. Les cueilleurs prélevaient ce dont ils avaient besoin, se déplaçaient si la nourriture n'était plus suffisante, étaient nomades. 

Devenus sédentaires, avec le développement des échanges, les hommes produisent leurs ressources, correspondant aux débuts de l'agriculture et de l'élevage. 

Les tribus vivant de la chasse ont développé des outils, puis des armes,  et sont devenues des tribus guerrières, tuant d'autres hommes, à la différence de tribus vivant principalement de la cueillette, plus pacifiques.

On est ainsi passé du juste prélèvement à la production, de l'artisanat à l'industrie, de la nécessité au stockage,

Les tensions naissent en cas de mauvaises récoltes, et les hommes vont chercher leur nourriture chez leurs voisins, leur font éventuellement la guerre, et les tuent, experts qu'ils sont devenus dans le meurtre des animaux.

 

On voit donc le lien direct entre le type de nourriture et le respect de la vie.

 

L'homme veut à la fois se nourrir, mais il veut aussi jouir, et il va développer et raffiner les plaisirs liés à la nourriture. Le banquet devient -pour les riches- le lieu de convivialité, du raffinement des plats et des plaisirs de toutes sortes, érotiques et culturels. La tradition grecque s'impose dans toute la Méditerranée, comme en témoignait cet été une très intéressante exposition à la Vieille Charité, à Marseille.

Le "Banquet" de Platon, un des plus célèbres textes philosophiques, est consacré à l'amour ( principalement homosexuel).

 

Des interdits sont venus réguler la consommation et les usages des nourritures, et chacun dit son mot sur ce qu'il est bon de manger, limitant ainsi les plaisirs, dont l'hyperbole pourrait être "La Grande Bouffe" de Marco Ferreri, un des derniers grands scandales du Festival de Cannes, liant la nourriture et ses excès à la mort. D'autres films mettent la nourriture au premier plan, sur des modes narratifs différents: "le Festin de Babette", "Le cuisinier le voleur sa femme et son amant", "Ratatouille" en sont quelques exemples

 

L'homme ne peut plus décider ce qu'il mange, et les interdits personnels, culturels médicaux ou religieux le lui rappellent, pour son bien...

Se développent dans ce contexte la dialectique du pur et de l'impur, les vertus de la privation voire du jeûne...

Les expressions comme "passer à table" équivalent de la confession, "ne pas parler la bouche pleine" illustrent cette régulation des appétits...

 

Nous déterminons également dans la considération des espèces animales, celles qui sont ou ne sont pas destinées à notre alimentation. Ainsi, les chiens, utiles aides pour la chasse et devenus "le meilleur ami de l'homme", ne sont pas consommés en Occident -sauf pendant les famines liées aux guerres- mais le sont en Asie;

Nous sommes ce que nous mangeons, mais nous mangeons ce que nous ne sommes pas.

Nous ne pouvons pas manger l'animal auquel nous avons accordé une conscience, et qui n'est plus un "objet", mais est devenu "sujet". Georges Bataille explique dans sa "théorie de la religion", que le travail du boucher consiste à ôter à la viande son origine animale: il y a loin du boeuf au rosbif...

 

La cuisine devient l'art faire disparaître l'animal, aussi longtemps qu'elle est l'apanage des femmes. Quand les hommes reprennent en main la cuisine, et en deviennent les nouvelles stars, ils redonnent sa noblesse au produit et à sa vérité, contre le mijoté et ses sauces...

Cette exigence de vérité donne naissance aux grands scandales liés aux mensonges de l'industrie agro-alimentaire, qui a notamment trompé les consommateurs en remplaçant la viande bovine par de la viande chevaline. Les boucheries chevalines ont disparu des trottoirs en même temps que se sont multipliés les centres équestres.

 

Pour finir, je ne résiste pas à vous raconter l'histoire de Tolstoï. Il a invité sa famille à dîner, dont une vieille tante qui adore le poulet.

Quand ils passent à table, la tante trouve un poulet vivant et un couteau. "Nous savions que vous vouliez manger du poulet mais personne n'a eu le courage de le tuer". Et Tolstoï est devenu l'apôtre de la non violence...."

 Joel Seydoux philosophe membre de PAMET

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