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1/ La séparation est une condition de la connaissance. 
 
Pour que je puisse considérer une chose il faut que j'en sois séparé. Dans le 1er chapitre de la Genèse le terme "séparer" revient à 4 reprises: la lumière d'avec les ténèbres, les eaux qui sont sous le firmament etc...
 

Chez Platon le mythe d'Aristophane raconte que les hommes ont été séparés en deux par Zeus, et sont voués à rechercher leur moitié pour retrouver leur perfection originaire.

 
La séparation est pour Hegel la condition de la connaissance
La philosophie hégélienne passe d’une conception de la séparation, comme ce qui ferait obstacle à la "conscience du tout", à une autre conception, où la séparation devient indispensable à l’élaboration de La PhénoménologieLa séparation serait notre condition. Notre vie commence en effet par une séparation, puisque toute naissance est la perte d'une union primordiale avec la mère ? Comme le dit Malebranche, avant qu'il ne naquît, l'enfant et sa mère étaient comme deux âmes se partageant un même corps. Tout leur était donc commun. Toute naissance est une césure. Tout commence par une perte.

Notre vocabulaire caractérise bien cette expérience de distance et de séparation que nous faisons en naissant. Naître, c'est venir au monde. Comme si nous venions d'ailleurs, c'est donc en étrangers que nous pénétrons dans "notre monde".

Chaque sujet est séparé des autres, même au sein d'une communauté. Nous voyons les autres comme des objets déterminés, ayant donc leurs qualités propres, alors que nous éprouvons notre subjectivité comme un centre d'indétermination. 

Pour faire partie du monde, y prendre place, il nous faut donc devenir, nous aussi, déterminables.

La séparation semble nécessaire pour structurer l'autre et se définir au moins par différence. En développant le concept de "lutte des classes" Marx présente une société séparée où chaque classe sociale lutterait contre les autres.

L'expression - être du "même monde" - illustre cette séparation ontologique : Je voudrais citer à cet égard Marceline Loridant Ivens, confrontée à Auschwitz à l'expérience la plus brutale d'annulation du sujet et qui évoque pourtant l'idée de séparation: Elle écrit, à propos de son amie Simone Veil, née Jacob:

Nous étions tout le temps nues, une humiliation terrible pour nous, si pudiques. Nous n'étions pas du même monde, elles (Simone Veil et ses soeurs) et moi. Les Jacob étaient des Israélites, des bourgeoises dont les ancêtres avaient été francisés par Napoléon ; moi j'étais une Juive polack. Mes parents étaient des immigrés."

séparer, c'est isoler , fragmenter, démêler, différencier, discriminer...

 
2/ La séparation et les frontières qu'elle surdétermine n'est cependant pas inéluctable.
 
Le Cardinal Lustiger, juif converti au catholicisme, devient archevêque de Paris. Sa position n'a jamais été comprise par son grand ami Elie Wiesel, comme le rappelle Henri Tincq

"Mais, n’en déplaise à la communauté juive qui l’a détesté, avant de l’adopter, le cardinal n’a jamais renié ses origines juives et ce parcours hors du commun entre les deux religions fut l’objet de ses infinies conversations avec Elie Wiesel. Jusqu’à sa mort en août 2007, le cardinal Lustiger n’a cessé de se revendiquer du double héritage juif et chrétien. Fils de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance, de l’Ancien et du Nouveau Testament, il ne voyait aucune discontinuité entre son judaïsme et son christianisme. Il disait que les chrétiens sont aussi les destinataires de la «Promesse» faite par Dieu au peuple élu d’Israël, pour peu qu’ils reconnaissent la particularité de l’élection divine, l’antériorité et la plénitude du «fait» juif."

Ce qui rapproche plutôt que ce qui sépare

Elie Wiesel ne conteste pas l’amour de son ami converti pour le peuple juif, la fidélité de sa mémoire juive, son combat de tous les instants contre l’antisémitisme, mais il exprime sa totale incompréhension devant sa prétention à vouloir cumuler une identité juive et une identité chrétienne. Cela lui est insupportable. Il écrit:

«Sans vouloir lui faire de la peine, comment ne pas lui rappeler qu’il s’agit de deux religions liées entre elles et même proches l’une de l’autre, mais non identiques? D’innombrables juifs l’ont prouvé, à travers des siècles de persécution et d’oppression, en optant pour la mort par l’épée et par le glaive plutôt que d’embrasser la croix».

Elie Wiesel exprime sa douleur devant l’éloignement de Jean-Marie Lustiger de son authentique tradition juive. Il regrette qu’au lieu d’aller «chercher ailleurs», le futur cardinal n’ait pas approfondi sa quête spirituelle «à l’intérieur de sa propre condition».

Enfin il ajoute cette question dans laquelle percent à la fois l’humour et la tristesse:

«Le peuple juif n’a t-il pas perdu en Jean-Marie Lustiger un homme qui, en d’autres circonstances, aurait sûrement contribué à sa grandeur et à l’épanouissement de sa gloire?».

Autrement dit, plutôt qu’un cardinal de l’Eglise, Jean-Marie Lustiger aurait fait un très bon et un très grand rabbin!

Mais pour Elie Wiesel, Dieu est dans ce qui rapproche plutôt que dans ce qui sépare les hommes. Et quels que soient son amitié pour l’archevêque de Paris, le respect des choix qu’il a faits et l’admiration sans bornes qu’il lui porte, l’écrivain conclut par cet acte de foi: «je maintiens croire que, pour un juif, le salut n’est possible qu’à l’intérieur de sa judaïté».

Jean-Marie Lustiger accueillera toujours cet admirable point de vue dans la paix et dans l’émotion."

D'autres remises en question de la pertinence du concept de séparation émergent avec vigueur l'émergence des transidentités et des transgenres, remettent en question l'identité assignée par la naissance, c la séparation même des sexes est problématisée.
 
Pour conclure, on voit bien que le concept de séparation est plus un outil épistémologique qu'une malédiction à laquelle nous serions condamnés. Il nous faut donc inlassablement chercher à réunir ce qui est ou a été séparé, comme les amoureux platoniciens...
Joel Seydoux
Philosophe